Si je me permets de vous contacter aujourd'hui, c'est parce que je suis à la recherche d'une famille, de frères, de sœurs, de gens qui sauront m'accepter. L’abîme de solitude dans laquelle je me suis plongée me pèse à présent que je n’ai plus de but, et seul un nouveau départ me permettrait de combattre le désespoir qui me hante. J’ai besoin de compagnons, j’ai besoin de vos rires, de vos joies, de vos pleurs et de votre amour… Jamais je ne »
Elle pose sa plume, prend le parchemin, le froisse et le jette dans un coin, avec les autres…
Non, décidément, ça ne va pas. Trop larmoyant, trop pitoyable… je suis plus forte que ça, je veux qu’ils me recrutent pour ce que je suis, et pas par pitié.
Elle soupire, et à la lueur vacillante de la bougie, reprend sa plume, la trempe dans l’encre, et la tient en suspension au dessus d’un nouveau parchemin vierge…
Mais leur dire quoi ? Je ne peux pas leur raconter mon histoire… Ce serait trop dangereux. Enfin, pourquoi pas ? Mais par où commencer… Mon enfance ?...
Elle essaye de se remémorer sa petite enfance. Le soleil, le rire d’un enfant, l’odeur sèche de la poussière et de la terre aride. Elle se retrouve tout à coup ce qui lui semble des siècles auparavant, en pleine campagne, devant une maison de brique et de terre. Elle entre, il fait frais à l’intérieur, et l’air embaume l’herbe aromatique. Sa mère est devant l'âtre, préparant le repas. A son entrée, elle se retourne et lui sourit tendrement. Son petit frère court vers elle en riant, ses longues oreilles mouchetées de noir battant l'air en cadence.
Il me manque tellement, ce petit bout... la dernière fois que je l'ai vu, des larmes de honte plein les yeux, il avait quoi, à peine 13 ans... C'était la belle époque, quand on habitait encore la Clairière de l'Aurore, loin de la ville infernale et pervertie...
Soudain, c'est le déménagement qui lui revient en tête. Elle revoit la famille, empaquetant leurs maigres possessions, et son père... son père, des étoiles plein les yeux, venant juste de recevoir une promotion ! Rata Sum, vous vous rendez compte les enfants, on va vivre à la capitale ! Ça va être magnifique, vous verrez, quand vous allez voir ça ! Et on sera heureux, tellement heureux ! Mais c'est des larmes plein les yeux qu'elle fut arrachée à cet endroit qu'elle chérissait tant... Et bientôt, ils reconstruisaient leur nouvelle vie, dans cette immense ville bruyante qui jamais ne s’éteint.
Enfin, ça a eu du bon de déménager, j'ai pu faire des études au moins... jamais je n'aurais eu l'opportunité d'entrer à l'université autrement ! Oh oui, ça, des études, elle en avait faites... Et brillamment réussie avec ça ! Université de statique, avec une spécialisation en blindage et en golems de défense, une vraie réussite ! Quel gâchis, pour en arriver là...
Elle soupire, amer. Involontairement, elle se revoit, le jour de sa remise de diplôme. Son père, l'accompagnant recevoir son diplôme, tellement, tellement fier ! Sa mère et son frère, applaudissant à tout rompre à la citation de son nom. Et cerise sur le gâteau, la convocation le jour même du Grand Conseil de Rata Sum pour lui proposer une place dans la garde d'honneur du Conseil ! Et la voilà, se regardant dans son miroir sous toutes les coutures, parées de la superbe armure blanche à reflets miel, gravée de runes pourpres, le blason de Rata Sum fièrement affiché sur le torse.
Oublie. Oublie, ce n'est plus ta vie. Elle t'a appartenu avant, mais maintenant, ce n'est plus toi. Oublie, n'y pense plus, jamais, enterre tout ça profond et oublie-le à jamais. Ta vie n'est pas celle là.
Une vague de rage la submerge, contre toutes ces injustices, contre la vilenie et la perfidie du monde qui l'entoure. Ce qu'ils lui ont fait, elle ne le méritait pas, non vraiment pas ! Mais comment le prouver... maintes fois ressassées, ces pensées, et aucune solution... Calomniée, souillée, traînée dans la boue.. et tout ça juste pour qu'un crétin sans pitié puisse prendre sa place dans la garde d'honneur ! Une larme dégouline sur sa joue alors que revient à elle ce jour fatidique, sa famille la traitant de moins que rien... Son père lui annonçant froidement que son comportement a déshonoré la famille, et qu'il la renie pour sa faute impardonnable... Son renvoi de la garde d'honneur, sa vie qui s'effondre...
Alors si je ne leur parle pas de tout ça, je leur dit quoi ? Ma vie de maintenant ? Ha la belle recrue que voilà, vivant dans les bas-fonds de Rata Sum, traînant ses guêtres sales dans les égouts et les coins mal famés, aux côté des miteux et des va nu-pieds...
La rage et la vengeance qui l'animaient les premiers temps l'avaient depuis bien longtemps déserté, laissant place à la bile et l'amertume. Puis, petit à petit, elle avait repris espoir et courage, et sa haine s'était transformée en une détermination plus forte que tout ; Elle laverait son honneur, coûte que coûte, même si pour cela elle devait soulever des montagnes. Et cela, elle le devait à son sauveur, celui qui après tant de temps lui avait fait reprendre foi en la vie et en l'humanité. Le seul qui lui ait tendu la main alors qu'elle gisait au fond du trou, seule et abandonnée, Oh il n'avait pas fait grand chose, non, celui qui se cachait sous ce masque de voleur, sinon lui glisser à la main un morceau de parchemin. Et l'instant d'après pouf disparu ! Lorsqu'elle s'était retournée, elle l'avait vu marcher et se fondre dans la nuit, au loin, son arc sur le dos et sa longue cape noire flottant au rythme de ses pas.
Sans vraiment s'en rendre compte, elle glisse sa main dans la poche de son pantalon usé à la corde, en sort le bout de parchemin, et une fois de plus le regarde comme si il allait lui apporter la réponse.
« Au gardien que j'ai connu jadis, et à celui qui reviendra, encore plus fort
A tout ce que tu as été et que tu n'es plus, à tout ce que tu seras
A tout ce que tu as perdu, et tout ce que tu vas reconquérir
Dans l’amitié tu trouveras les rires, les pleurs, et la joie de vivre ta vie »
Ce mot, simple, avait su lui redonner espoir et la guider sur le chemin qui était le sien. Elle savait qu'elle avait besoin plus que tout de compagnons, d'amis. Mais pas n'importe lesquels. Du jour où elle avait reçu ce mot, elle s'était lancé en quête de ceux qu'elle recherchait ; et enfin, elle venait de les trouver, les Veilleurs. Des gens de valeur, d'honneur, aux côtés de qui elle allait pouvoir combattre le mal de ce monde et aider ceux qui le méritent... à elle à présent de tendre la main.
Soudain, une décision s'impose à elle, et elle se sent délivrée, plus calme que jamais. Doucement, elle se lève, et enfile sa vieille cotte de maille, dernier vestige de son passé. Résolument, elle souffle la bougie et se dirige vers la porte.
Je sais ce que je veux, c'est si simple ! Si je dois me présenter à eux, j'irai sans honte et sans fard, c'est le meilleur moyen de gagner leur confiance. Je répondrai à leurs questions, et ferai ce qu'il faudra pour qu'ils découvrent mes valeurs et m'acceptent parmi eux. Si ils sont bien ceux que je pense, je sais qu'ils comprendront.
Et c'est le sourire aux lèvres qu'elle ferme pour la dernière fois la porte sur cet autre pan de sa vie sur lequel elle compte bien ne jamais revenir.
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[Edit] : partie HRP supprimée suite à la remarque d'Odes





